Art Press

  • Que furent les années 1980 à New York ? Elles sont les années de Jean-Michel Basquiat et de Keith Haring, elles ont vu émerger la culture du rap, désormais planétaire, les questions sociétales, avec l'épidémie de sida, et, surtout, en matière artistique, elles ont vu la peinture se renouveler entièrement, et pas seulement à New York, le développement de la performance et l'hybridation des disciplines artistiques. Ces entretiens, réalisés pour la plupart à la fin de cette riche décennie, lorsque ces artistes ont acquis leur pleine maturité, permettent de se rendre compte de ce qu'elles furent. Tous - Julian Schnabel, David Salle, Neil Jenney, Robert Longo, David Hammons, Eric Fischl, Felix Gonzalez-Torres, Matthew Barney et Richard Prince - sont des monstres sacrés dont les oeuvres occupent encore le devant de la scène, près de trente ans après l'enregistrement de ces entretiens. Les lire, c'est non seulement se replonger dans ces années d'intense création, mais c'est aussi comprendre en quoi ces artistes nous permettent de comprendre l'art actuel.

  • En 1969, dans le musée de la ville de Leverkusen, en Allemagne, eut lieu une exposition au titre sévère, Konzeption-Conception. Aux murs, des photographies prises sans préoccupation esthétique, des schémas, des diagrammes, des textes plus ou moins laconiques. Diverses nationalités étaient représentées et ce qui était une tendance souterraine, concernant dans certains cas des artistes déjà engagés dans des mouvements d'avant-garde comme l'art minimal, l'arte povera, le body art ou la performance, suscita une vaste prise de conscience à travers le monde de l'art occidental : on assistait à une dématérialisation de l'oeuvre d'art.

    Même si l'artiste minimaliste Sol LeWitt fut considéré comme le « parrain » de ce courant, l'art conceptuel s'inscrivit d'abord en réaction au formalisme de l'abstraction apparue plus tôt dans la décennie. S'appuyant autant sur la philosophie analytique américaine que sur Marcel Duchamp, les plus théoriciens parmi les artistes, le groupe anglais Art & Language, Victor Burgin, ou l'Américain Joseph Kosuth entreprenaient une remise en cause systématique de la définition de l'art, tandis que d'autres, tel Lawrence Weiner, suggéraient plutôt des situations poétiques que le public était invité à vivre. En dépit de ses manifestations parfois arides, l'art conceptuel rencontra un énorme succès au point que le terme, un peu comme le mot « surréaliste », finit par désigner tout et n'importe quoi. « C'est de l'art conceptuel ! », s'exclame-t-on devant un objet un peu énigmatique. Il est temps de revenir aux fondamentaux.

  • Deux grandes expositions, toutes deux à New York en 1966, fédérèrent les artistes qui allaient incarner cette tendance : Primary Structures au Jewish Museum, qui présentait les sculptures de Carl Andre, Donald Judd, Sol LeWitt, Robert Morris..., et Systemic Paintings au Guggenheim Museum, avec notamment des oeuvres de Robert Mangold et Frank Stella. Héritiers de l'abstraction américaine des années d'après-guerre dont ils radicalisèrent les propositions formelles, mais attentifs aussi à l'avant-garde russe du début du 20e siècle (Malevitch) qui était restée mal connue aux États-Unis, ces artistes, s'ils ne s'en tenaient pas à une stricte géométrie, proposaient néanmoins des formes simples, non expressives, impersonnelles. Leurs oeuvres de très grands formats envahissent l'espace, plaçant le visiteur de l'exposition dans l'obligation de les parcourir physiquement. Certains, tels Robert Morris et Richard Serra, s'attachèrent à mettre en évidence les qualités et les propriétés des matériaux qu'ils choisissaient, que ce soit le feutre ou l'acier. Donald Judd a proposé l'expression « objets spécifiques » pour désigner des oeuvres qui n'appartenaient ni à la catégorie de la sculpture ni à celle de la peinture et qui revendiquaient une complète autonomie.

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